..::Chill::..

Enfance

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Qu’est-ce qu’il pouvait bien en avoir à foutre de la table de multiplication?!!

Il y avait de quoi se poser la question, à une époque où même le plus pourri des téléphones portables possédait une calculette… Mais non, rien à faire, l’école refusait de s’adapter à la génération des enfants du troisième millénaire, et il fallait qu’il récite comme un robot, qu’il recommence jusqu’à ne plus hésiter sur un nombre, murmurant malgré lui cette mélodie sournoise qui accompagne immanquablement cet exercice douloureux.
Si au moins il arrivait à se retenir et ne pas fredonner ces quelques notes… Mais c’était impossible, ou tout du moins cela rendait la tâche encore plus difficile, car il fallait pour cela se concentrer sur ce détail, et ça compliquait forcément la mémorisation des chiffres…

C’était sûrement ça le problème… Mais oui! Voilà pourquoi il n’arrivait pas à retenir ces satanées tables. Il était tout simplement happé par cette rengaine et focalisait sur elle. C’était clair, limpide… Ce qui servait de guide à tout ses camarades lui compliquait la vie à lui!
“Mais pourquoi moi?! Pourquoi moi je me demande qui a eu l’idée de cette musique pendant que je récite ma table de multiplication au lieu de me concentrer? Pourquoi je me pose tout le temps ce genre de questions à la con au lieu de faire comme tout le monde??”

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Les garçons de son âge occupaient le plus clair de leur temps en tête à tête avec leur Playstation à la maison, et à défaut de pouvoir jouer à temps complet, se rabattaient sur leur console portable à l’école. Ils ne s’intéressaient pas à grand chose, refusaient d’entendre parler des filles, ne comprenaient pas que l’on puisse lire plus d’une page d’un livre qui ne contient aucune image, et se nourrissaient de bonbons toute la journée afin de refuser systématiquement toute la nourriture “normale” qu’on leur proposait, à la cantine ou en famille…

Lui vivait dans un monde imaginaire qui se matérialisait dans son petit cerveau tourmenté, pas sur un écran 16/9ème. Il comprenait que les filles continuent à sauter à la corde plutôt que de se battre contre des monstres avec une manette entre les mains, il se voyait bien sauter à la corde d’ailleurs et se joindre à elles. Il voyageait en s’abreuvant de lecture, pas en s’affalant sur un canapé devant le petit écran, il préférait de loin les plats en sauce de sa mère aux gélatines glucosées d’Haribo…

A un âge où les enfant semblent parfois complètement barges, capables de hurler sans raison, de courir les bras tendus comme s’ils essayaient de prendre leur envol, de descendre les grandes personnes dans la rue en les visant avec un flingue imaginaire du bout de leur doigts…. A un âge où les sentiments sont flous, où on n’a pas encore appris à les comprendre, où on les refuse parfois parce qu’ils nous gênent ou nous rendent vulnérables face aux copains, lui savait parfaitement ce qu’il ressentait pour elle… Mais elle, était-elle comme lui ou comme tous les autres enfants de son âge?

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La table de multiplication n’était définitivement pas faite pour lui, il fallait être programmé, robotisé pour retenir cette accumulation de chiffres, pour la chanter sans être gêné par sa propre voix…

Il fallait sûrement être capable de rester des heures devant un écran la bouche ouverte pour la comprendre et l’accepter sans réfléchir.

Il fallait sûrement ne pas réfléchir du tout en fin de compte…

Rédigé par Chill

26 octobre 2009 à 16:59

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Electro-niqué

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J’ai un problème : je suis électro-niqué… Je passe mes journées au boulot derrière un PC (berk), sur lequel est centralisé mon courrier professionnel, mes rendez-vous professionnels, mes tâches professionnelles, mes contacts professionnels et j’en passe.

C’est lui qui sait où je dois être demain entre 10h30 et midi, moi j’ai déjà oublié. C’est lui qui sait ce qui est planifié dans les 6 prochains mois pour mon équipe et pour moi, moi… euh… je le sais aussi mais pas dans les détails, si j’ai besoin de ces détails, sans lui, c’est mort.

Il sait aussi comment régler le problème que j’ai eu il y a quelques temps et que je risque de rencontrer à nouveau. Là encore j’ai oublié tous les détails, mais c’est pas grave, lui le sait, moi ou quelqu’un d’autre lui a dit un jour, il l’a gardé dans sa mémoire, dans un mail, dans un document, quelque part. Parfois il faut que je l’aide, mais il s’en sort toujours, je lui dit : « mais bordel cherche-moi ça, je suis sûr que je t’en ai déjà parlé, fais un effort quoi! », et hop il me ressort le truc, trop fort.

Comme il est super sociable, il discute avec pleins de potes à lui, avec son pote Google par exemple, comme ça si j’ai envie de faire comme d’hab, et d’oublier un truc en partant du boulot, je lui dit juste d’en parler à son pote qui le stocke à son tour dans son grand cerveau qui déborde. Et moi paf! Je peux l’effacer tranquillement de mon p’tit cerveau qui veut pas déborder, parce que je sais que je pourrai le demander au nouvel ami de mon PCBerk, même si je suis pas au boulot.

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Parce que oui, j’ai oublié de vous dire, y’a pas qu’au boulot que je suis électro-niqué. Si ce n’était qu’au boulot ce ne serait pas si grave, c’est le cas de beaucoup de gens finalement, pas vous? Ah bon, je croyais.

Non moi c’est plus grave parce que j’ai aussi un portable blanc avec un clavier blanc et une pomme qui brille (moins berk), mais il est à moi celui-là, et lui aussi je lui confie tout, « démerde-toi moi je veux pas savoir… »

Et comme il a les mêmes potes que le gros pas beau qui trône sur le bureau de mon travail, ils discutent tous entre eux de ma petite vie et moi je leur demande de temps en temps où j’en suis. « c’est quoi demain? Ah bon j’ai un meeting à 12h?!! Mince j’me souvenais pas, j’aurais pas du l’accepter celui-là… »

Même dans mes passions je me sert de mon clavier blanc… Le comble! Le summum de l’électro-niquage! L’abus!
Avant je faisais de la musique en tapant sur des trucs qui font poum-tchak, c’était bien, j’avais des ampoules mais c’était bien. Maintenant, je fais de la musique de appuyant sur des bidules qui discutent avec mon clavier blanc, d’autres potes quoi, une peu comme son pote Google mais pas vraiment. Bon je vais pas vous expliquer ça prendrait trop de temps.

C’est bien aussi, c’est mieux même, un autre délire, un autre univers, avec moins d’ampoules et plus de possibilités. Mais bordel là aussi je suis derrière mon clavier blanc! Shit!

Je cherche des sons derrière mon clavier blanc, j’écoute la zic dans mon clavier blanc, j’écris sur mon clavier blanc, je me relis derrière mon clavier blanc.
En ce moment je vous parle derrière mon clavier blanc!
I’m lost sans mon clavier blanc… électro-niqué je vous dit!

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J’ai dans la poche un autre p’tit truc blanc, avec la même pomme, elle brille pas mais c’est la même…

Le truc dans ma poche est l’ultime étape vers la schizophrénie de l’électro-niqué. Le truc dans ma poche me permet de faire des tas de choses que je fais aussi avec mon clavier blanc, mais tout le temps, partout. Comme j’ai toujours une poche, il est toujours là!

Encore plus perfide que mon clavier blanc, le truc dans ma poche me prévient en émettant un bruit relou accompagné d’une vibration à chaque fois que ses nombreux amis discutent avec lui. Et comme moi aussi j’ai des amis (si si je vous jure), il fait pareil quand ces derniers essayent de communiquer avec moi.

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Mes amis et toi, ça vous gonfle un peu ma pathologie d’électro-niqué, je vous comprend, alors souvent je laisse vibrer mon truc dans ma poche et je l’oublie… Pas assez souvent, je sais, mais je me soigne…

Je le fais parce qu’heureusement, et c’est ce qui me sauve d’un enfermement prolongé dû à un stade terminal d’électro-niquage… heureusement il y a ces amis-là…

Et plus que tout le reste, heureusement il y a toi…

Rédigé par Chill

13 octobre 2009 à 23:24

Sous les pavés… les fichiers

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Ils ont pris entre deux mois de sursis et quatre mois ferme!!! Je veux parler du procès qui faisait suite aux violences de Poitiers. Pour avoir été – selon les dires de leurs avocats et des nombreuses personnes participant à l’audience – au mauvais endroit au mauvais moment, pris la main dans le sac, en train de faire ce que nos parents ont fait il y a quarante ans : manifester, repousser les assauts des flics, balancer quelques pavés…

Prison ferme! Alors qu’il est possible que rien ne prouve qu’ils soient impliqués avec les débordements et les dégradations, avec les « agressions » contre les forces de l’ordre. Parce que oui, maintenant c’est la police qui est agressée par des armées de délinquants qui défilent dans les rues, c’est plus le contraire. Ah bon vous étiez pas au courant? Ben oui c’est comme ça maintenant, on est plus en 68, faudrait arrêter de croire bêtement ce que vous disent vos parents, faut grandir un peu…

Ils manifestaient – à priori – dans le cadre d’un rassemblement anti-carcéral, et, pas de bol, ils étaient juste là quand le panier à salade est passé pour chopper quelques belligérants au passage, un peu au pif, ceux qui payeront pour les autres, les vrais casseurs, qui bien souvent n’ont rien à voir avec le mouvement original.

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Bien sûr, Il ne faut pas généraliser, et finalement on sait bien peu de choses de cette affaire, à part ce que veulent bien laisser entendre les médias. Euh oui donc c’est bien ça, pas grand chose…
Mais en attendant, même si on ne saura jamais si c’est eux qui ont saccagé la ville, ils ont payé pour les autres, la décision judiciaire ayant été fortement influencée par « Brice de la justice », qui a fendu l’écume une nouvelle fois et a parlé de « bande organisée », de « groupuscule » à démanteler.
Mouais… Un homme de 51 ans et quelques jeunes pris au hasard, la voilà l’organisation terroriste qui a été démantelée, pas très lourd comme armée pour former le « commando militaire » dont parle le patron des policiers de la vienne.

Bref, encore une fois lorsqu’on parle de justice dans notre pays, il y a de quoi se poiler – entre parenthèse un sondage récent donne 50% des français mécontents des institutions judiciaires, tu m’étonnes John!

Et voilà notre Brice qui relance le sujet polémique du fichage, récupérant l’affaire pour nous livrer un nouveau Edvige re-visité.
Pourquoi? Parce que plus de la moitié des 18 personnes interpellées dans le cadre de ces émeutes n’étaient pas répertoriées. Quand on nous dit « plus de la moitié, il faut sans doute comprendre « la totalité »
Ben oui tu m’étonnes, ils faisaient sûrement partie de ceux qui cherchaient le moins à se cacher par peur des représailles, c’est bien ça?

Quoi qu’il en soit le sujet des fichiers est relancé pour traquer les bandes violentes, les partisans du mouvement ultra-gauche, et bientôt tout ceux qui participent de près ou de loin à des « groupuscules » suspects…
Ca fait peur dis-donc, si les condamnés du procès de Poitiers, sans casier judiciaire, sont répertoriés dans la catégorie «bande violente », moi j’aimerais bien savoir où commence et où s’arrête l’appartenance à un groupuscule suspect?

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Rédigé par Chill

13 octobre 2009 à 16:50

où on nous vend de l’assistance…

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J’avoue très volontiers un penchant particulier pour la publicité. J’aime lorsqu’elle sont bien écrites, bien pensées, scenarisées…

Je me fous éperdument de ce qu’elles veulent bien nous vendre, mais lorsqu’elles sont réussies, je me délecte du talent de ceux qui les imaginent, et reconnais alors volontiers que le terme “Créatif” leur soit attribué.

Encore une fois, ce n’est pas le produit qui retient mon attention, heureusement d’ailleurs sinon je me précipiterais sur toutes les marques que le petit écran tente de graver dans nos esprits malléables, et je boufferais sans aucun doute encore plus de merdes chaque jour. Ce n’est pas le cas, j’arrive encore à choisir moi-même les cochonneries que j’avale, les fringues que je porte, et la musique que j’écoute… Même si cela paraît évident, je suis convaincu que ce n’est pas le cas de tout le monde.

Mais je m’attarde par contre à tenter de comprendre le cheminement logique qui mène du produit que les marques veulent mettre en avant jusqu’au visuel que ces Créatifs vont imaginer et réaliser, c’est ce qui pour moi rend la publicité intéressante.

Et là j’avoue que dès le départ j’ai du mal à saisir : SFR nous vend de l’assistance…

Le spot ne vaut pas grand chose, les p’tits bonhommes sortent de la boi-boîte, ils règlent tous les problèmes pendant que la charmante jeune fille est en ligne avec le support technique, toute sourire, unbelievable…

Franchement si vous avez essayé juste une fois dans votre vie de contacter une assistance téléphonique, vous comprendrez qu’il est absolument impossible d’avoir le smile dans une telle situation. Y’a rien qui marche, vous avez passé un quart d’heure montre en main avec quatre mesures de musique pourrie dans vos oreilles endolories, irritées par la pression du combiné.

Franchement même si la meuf au bout du fil vous draguait à mort vous n’auriez pas envie de rire… bref vous partagerez mon “scepticism”, n’est-il pas?

Mais sans parler de la pub elle-même, la démarche marketing du truc…

Ça vous fait pas alluciner vous qu’une marque s’appuie sur un tel argument foireux pour vous vendre un produit, qui plus est un produit technologique?

Si le produit marche pas, si vous avez du mal à l’installer, si ça déconne au bout de quelques jours, pas de lézard, on a une assistance béton… ?!?!

Pire encore, SFR vante son suivi de clientèle pour les abonnés qui en chient et qui ont besoin d’aide : si vous avez déjà eu des problèmes, on vous reconnaîtra au bout du fil, pas besoin de vous présenter la deuxième fois.

Sublime, énorme, grandiose, le foutage de gueule le plus fabuleux du moment dans la vaste supercherie de notre société de consommation, pourtant inclassable lorsqu’il s’agit de promouvoir du vide intersidéral.

J’admets que l’on tente de nous vendre des shampoings qui éliminent la calvitie, des crèmes anti-rides qui permettent aux quadras de ressembler aux jeunettes mises en scène dans la réclame, je comprends qu’on nous fasse rêver avec des images formatées. C’est la règle numéro une, pour attirer le client vers la camelote, il faut la sublimer.

Mais réussir à faire une campagne de pub sur, au bout du compte, l’argument que l’on est meilleur que les concurrents pour gérer les problèmes de fonctionnement du produit, là j’avoue, je suis bluffé… Et personne ne relève l’énormité du truc?!?

Suis-je donc anormal? Je cogite trop? Je me pose trop de questions… Ben oui, je le sais bien m’dame, j’suis comme ça…

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Rédigé par Chill

12 octobre 2009 à 13:25

Tolérance zéro

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Il fût un temps où l’on pouvait prendre l’apéro entre amis sur une terrasse ensoleillée, où l’on pouvait partager une bonne bouteille pour arroser un dîner au resto. Il n’est pas nécessaire de remonter aux seventies pour se souvenir avec nostalgie des plaisirs de l’insouciance qui accompagnait ces moments de partage, si c’était le cas je ne m’en souviendrais pas… On pouvait alors se boire une bière, un p’tit jaune accompagné de quelques chips, ou plus si affinité sans se mettre à l’envers, et reprendre la route tranquillement. Cette époque est révolue, parce qu’on nous explique qu’il y a trop de gens qui usent et abusent de ce qui fût pour nous un petit plaisir sans excès. Parce qu’on nous explique que les statistiques disent que les jeunes sortent trop la nuit et les week-end, que ce serait bien mieux qu’ils restent chez eux devant leur Playstation. On nous explique qu’on veut bien qu’ils se défoncent et se bourrent la gueule jusqu’à vider leur bide dans le bidet – dédikass à Svinks – mais par contre on ne veut plus qu’ils le fassent dehors, même modérément, même si c’est juste pour le plaisir et pas pour se mettre minable…

C’est Brice qui l’a dit, et comme on a l’habitude que Brice casse tout ce qu’il touche, en partant du nord-ouest jusqu’au sud-est, sans toucher la Corse, moi je dis qu’on devrait commencer à s’inquiéter…

Rédigé par Chill

10 octobre 2009 à 00:34

..Haute Couture::..

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Rédigé par Chill

24 février 2009 à 07:23

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L’autobus

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Le bus de dix-sept heures quinze avait du retard, pour ne pas changer. C’était tous les soirs la même histoire, ils attendaient tous ce fichu bus dans le froid hivernal. Attroupés près de l’abris, isolés du vent par la vitre du panneau publicitaire, dont l’affiche hors saison vantait les bienfaits gazeux d’une boisson rafraîchissante. Emmitouflés sous leurs écharpes et bonnets de laine, ils croisaient parfois du regard la publicité, et frissonnaient de plus belle à l’évocation de ce liquide se faufilant entre les glaçons et les parois du verre. Ils sautillaient pour réchauffer leurs pieds engourdis par l’air glacial qui avait raison de la toile trop fine de leurs Converse, et prenaient soin de garder les mains bien au fond des poches de leurs blousons. Les plus courageux fumaient leur cigarette d’une main tremblante. Certains tentaient de se tenir chaud en se collant les uns aux autres, le nez enfoui sous le col de leur veste remontée jusqu’aux oreilles.

Ils étaient nombreux à attendre et on pouvait distinguer nettement les groupes qui se formaient parmi ces adolescents. Ils venaient tous du même collège, se croisaient tous chaque jour dans cet autocar, à l’aller comme au retour, mais ils prenaient bien soin de ne pas se mélanger.
Ainsi, lorsque le bus arrivait et ouvrait ses portes, les adolescents prenaient place dans un ordre précis, quasi hiérarchique, et selon un rite que rien ni personne ne pouvait contredire.

Au fond du bus se trouvaient les place les plus convoitées. La large banquette permettait à six personnes de se réunir et de voyager ensemble. Elle offrait également à ses occupants l’énorme avantage de pouvoir se faire remarquer en braillant sans retenue, tout en garantissant cette sensation rassurante de se savoir à l’abris, car très loin du chauffeur et de ses éventuelles remontrances.
Ce trône à six places était comme convenu occupé par un roi et sa suite, le titre de souverain revenant à celui que tout le collège connaissait par ses frasques rivalisant d’insolence et de nonchalance depuis déjà plusieurs années, trop d’années sans doute. Sa suite se composait de cinq autres personnages masculins qui, à défaut d’être aussi cons que lui, avaient le mérite de faire le maximum pour y parvenir, l’imitant jusqu’au moindre détail vestimentaire, capillaire et verbal.

Comme dans tout royaume qui se respecte, le souverain collégial disposait d’une cour, certes modeste mais dévouée, occupant les places les plus proches de la banquette royale. Plusieurs garçons et filles en faisaient partie, et tout ce petit monde voyageait dos à la route, agenouillés sur les sièges pour ne pas louper une miette du spectacle.
Les garçons faisaient le maximum pour participer à la bouffonnerie, espérant se faire remarquer et ainsi prétendre un jour à une place parmi l’élite. Les jeunes filles se pâmaient et offraient leur sourire complice et intéressé aux hommes du souverain, à défaut de pouvoir s’offrir le luxe de draguer ce dernier, trop occupé à rouler son joint à l’extrémité du trône.

Les places restantes étaient certes nombreuses, mais n’avaient plus vraiment de valeur dans la hiérarchie sociale de cette société adolescence, cruelle et injuste. En outre, plus ces places étaient proches du fond du bus – sommet de la pyramide – plus il fallait montrer patte blanche et accepter le désordre ainsi que les éventuelles moqueries, les insultes parfois, et ne surtout pas se rebeller, au risque de se voir tyrannisé chaque jour un peu plus.
Le résultat était sans appel, il fallait se battre pour entrer le premier et espérer prendre les places à l’avant, ou s’affronter pour rivaliser de connerie et espérer toucher le fond… du bus.

Ce matin-là, alors que l’autocar était déjà bien rempli et qu’une grande partie de la suite et de la cour attendait la venue du souverain, un jeune inconnu entra d’un pas décidé. Il avait environ quinze ans, la peau matte et la barbe naissante. Il était vêtu d’un jean large et d’une veste épaisse, couvrant un sweat dont la capuche cachait une épaisse tignasse, et d’où s’échappaient quelques mèches et deux fils d’écouteurs blancs. Il présenta sa carte au chauffeur et s’avança dans l’allée centrale, regardant tour à tour les occupants du bus en souriant.

Il ne rencontra que des regards méfiants, n’y prêta guère attention et prit finalement place au dernier rang libre avant la banquette, loin de se douter du risque qu’il prenait en s’approchant du domaine réservé. Il ne releva pas les commentaires et les rires qui suivirent son installation, et s’isola en augmentant le volume de sa musique.
Personne cependant n’osa venir le déloger, tous attendaient de voir la réaction du seigneur et sa décision pour agir, mais tout le monde savait qu’il se passerait quelque chose.

Lorsque le souverain entra, l’accueil fut comme il se doit chaleureux et bruyant. Lui aussi scruta chacun des passagers en rejoignant son trône, mais d’un oeil vitreux et provocant en lieu et place du sourire offert par le nouveau venu. Alors qu’il était sur le point de s’asseoir, leurs regards se croisèrent. Le monarque le toisa d’un air qui disait « T’es qui toi… qu’ès tu fous là?! ». Il hésita à engager la confrontation face au sourire qu’il reçut en réponse, mais décida qu’il était trop tôt pour ça, et rejoignit ses sbires. L’odeur qui se répandit à son passage suggéra la Jamaïque et sa musique, celle-là même qui sortait des écouteurs du nouveau.

Un peu plus loin sur le parcours du bus scolaire, une jeune fille entra et s’approcha de la seule place libre du dernier rang, elle s’arrêta net en voyant le visage inconnu. Elle faillit avaler son chewing-gum, et demanda du regard l’approbation des occupants de la banquette avant de s’asseoir près de lui. Il délogea un écouteur de son oreille gauche et la salua dans un grand sourire. Après un bref échange de prénoms, elle se retourna et confia son inquiétude à la cour royale, qui se contenta d’attendre le dénouement de ce drame en rigolant.

Le prétendant à la place occupée par Gab entra, et s’approcha d’une allure assurée. Ce n’est qu’au dernier moment qu’il l’aperçut. Gab leva les yeux vers le jeune garçon, serein, attendant une réaction de sa part. Le jeune homme sembla désemparé, il chercha la réponse dans les visages de ses potes, du roi et de la fille. Tous lui firent comprendre qu’il devait se démerder tout seul, mais en tout cas réagir pour se faire respecter, ne pas perdre la face s’il espérait garder l’estime de l’élite du fond du bus.

Il se décida finalement et tenta sans succès d’initier l’altercation d’une voix peu rassurée. Gab retira calmement son écouteur et tendit l’oreille comme pour signifier qu’il n’avait pas bien compris. Le jeune garçon répéta en bégayant, les yeux fuyants. Gab se contenta de sourire, secoua la tête, montrant à quel point tout ceci lui semblait ridicule et reprit sa place.
Son interlocuteur resta sans voix, il se détourna vers une place loin, trop loin de celle qu’il avait pris l’habitude d’occuper. Il fallait se rendre à l’évidence, il ne possédait pas le courage et l’autorité nécessaire pour déloger cet intrus.

Personne d’ailleurs, parmi les hautes autorités de l’autobus, ne prit l’initiative de signifier à Gab qu’il n’avait pas sa place sur ce siège. L’ambiance du fond du bus resta la même, turbulente, joyeuse. Mais un intrus s’était bel et bien immiscé dans le groupe, sa nonchalance et son calme face aux habituels extravagances du fond du bus laissèrent comme un goût amer chez le souverain et ses courtisants.

Le soir venu, Gab fut un des derniers à entrer dans l’autobus. Le bordel qui s’était déjà installé dans les derniers rangs disparut comme par enchantement lorsqu’il présenta sa carte au chauffeur. Il avança dans l’allée, remarqua que la place controversée était encore libre. Son ancien occupant, au milieu du bus, fuyait l’assistance, le regard tourné vers la vitre. Gab s’amusa de cette constatation, il sourit face au malaise instauré par son apparition. Il s’assit dans les toutes premières places, et décida de rompre le silence; les écouteurs bien vissés dans les oreilles, il mit en route son iPod.

Rédigé par Chill

18 janvier 2009 à 01:45

Evasion

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Je m’imaginais qu’il suffisait de découvrir chaque jour de nouveaux espaces pour oublier, pour ne plus penser qu’à des choses positives, pour n’avoir que le lendemain pour horizon.

Plus rien ne me retenait dans cette cité aux immeubles vieillis, ridés, ternis par les blessures du temps. Une ville comme tant d’autres, usée par les assauts de ses habitants, parcourant ses rues mornes à la recherche de leur vie, crachant leur fumée noire au volant de leurs bagnoles, tournant en rond dans l’immense cour de cette prison de béton pour goûter un futile sentiment de liberté.

Il fallait lever les yeux pour espérer apercevoir le ciel, la pluie faisait pleurer les murs, répandant un rimmel couleur encre sur les pavés, les courant d’airs glacials qui se faufilaient dans les ruelles sombres n’avaient pas le goût du vent.

Je me levais tôt, trop tôt, pour m’asseoir devant mon café, puis me levais encore pour m’asseoir dans ma voiture. Ce n’est qu’après quelques kilomètres que je pouvais me lever à nouveau pour m’asseoir enfin sur la chaise de mon bureau. Le soir venu, éreinté par ces interminables exercices physiques inhumains, je pouvais espérer rejoindre mon canapé.

Les mêmes visages, les mêmes lieux, les mêmes heures fixes, un sentiment étrange d’immobilité. Je regardais parfois le globe terrestre qui trônait sur l’armoire du bureau, avec un stylo à la pointe suffisamment fine, on aurait sans doute pu me représenter à un endroit précis. Comme tant d’autres répartis sur cette sphère, j’occupais cette minuscule et définitive place. Je perdais mon temps à rester immobile pendant que la terre tournait.

J’aurais du faire comme Romain Duris dans l’auberge espagnole, et m’échapper dès le premier jour de boulot, partir en courant pour oublier cet épisode, changer de vie avant qu’elle ne commence, amorcer le mouvement…

Rédigé par Chill

7 janvier 2009 à 23:27

Les Créateurs – Marie

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Tout semblait tellement différent ce matin-là. Il était encore très tôt, la ville se réveillait lentement, ses habitants s’activaient au rythme du soleil dont les premiers rayons commençaient à estomper la grisaille des façades et des vieux faubourgs. Ils étaient encore peu nombreux à se croiser dans les rues sombres, rejoignant pour la plupart leurs lieux de travail, et on pouvait déjà sentir le malaise de ce jour si particulier. Les visages des passants étaient crispés, les regards encore plus fuyants que d’ordinaire. Sur les comptoirs, aux terrasses des cafés, la tension était palpable. L’incompréhension et le doute se lisaient sur les lèvres et il était inutile d’entendre les conversations pour en connaître le sujet. Ce jour-là tout le monde parlerait du même événement. Dans tous les bureaux, sur tous les chantiers, dans tous les messages et les conversations téléphoniques. Et ce dans toute les langues et dans le Monde entier. Ce qui s’était passé la veille ne pouvait épargner personne, il était impossible de ne pas être au courant, et tous se souviendraient sans aucun doute toute leur vie d’où ils se trouvaient et ce qu’ils faisaient au moment précis où ils avaient appris la nouvelle insensée.

Marie hésita à s’installer en terrasse, l’automne semblait déjà avoir pris possession des derniers jours d’été. Elle entra finalement dans la brasserie et commanda un grand crème après avoir répondu timidement aux saluts du barman et des quelques clients accoudés au comptoir, qui reprirent leur conversation.

- Un truc de dingue, quand même…

- Franchement, j’en reviens toujours pas moi…

Elle s’apprêtait à s’asseoir lorsqu’elle s’arrêta, comme foudroyée par ces quelques mots et choisit finalement de s’isoler au fond du bar, tournant le dos à l’assistance. Marie avait les larmes aux yeux lorsqu’elle s’installa à sa table, elle porta ses écouteurs à ses oreilles pour s’assurer de ne plus entendre les voix qui s’échappaient du comptoir encore trop proche. Les notes de musique, si elles lui masquaient les conversations, ne dominaient malheureusement pas ses propres pensées. «Comment continuer à vivre si je ne peux plus écrire…» 

Depuis la veille, depuis cet événement incroyable, cette question revenait sans cesse. Elle avait occupé son esprit tard dans la nuit, elle avait hanté son sommeil et réapparu dès la sonnerie du réveil. Elle l’accompagnerait sans doute toute la journée jusqu’à ce qu’elle s’endorme, comme un refrain que l’on voudrait oublier. Comme cette chanson qu’elle détestait mais dont la mélodie envoûtante semblait écrite pour prendre possession de son esprit. Marie s’efforçait d’effacer cette pensée, mais comment oublier qu’elle était condamnée à ne plus faire la seule chose qui donnait un sens à sa vie, cette passion qui l’accompagnait depuis l’enfance.

Le drapeau de l’hôtel de Ville chatouillé par la brise légère, se détachait sur un ciel bleu maquillé de quelques nuages. Face au Palais St Pierre, Marie avait pris l’habitude d’observer les allées et venues des passants contournant les flaques qui se dessinaient autour des petites fontaines de la Place des Terreaux. Chaque matin, elle commandait son café crème à la terrasse de la Brasserie Les Trois Rivières, et chaque matin, la vie de ce quartier l’émerveillait et l’inspirait. Aujourd’hui son carnet et sa plume n’avaient plus leur place sur cette table servant de support aux délires artistiques des étudiants du quartier. Elle déchiffra avec amertume les prénoms et les mots gravés au hasard dans le bois vieilli, et ne put retenir ses larmes.

Marie était effrayée par les mots, effrayée par l’idée même de laisser son imagination prendre le dessus, convaincue désormais qu’une seule de ses pensées pouvait changer le destin de ceux qui l’entouraient. Les mots étaient toute sa vie, ils l’avaient guidé vers son métier, vers sa vocation, et ils devenaient désormais son fardeau. Elle écrivait depuis tant d’années, elle avait rempli tant de carnets intimes, autant de feuilles volantes, tellement de pages virtuelles stockées son disque dur. Pourtant, Il lui semblait aujourd’hui impossible que toutes ces années d’écriture n’aient eu aucun impact sur sa vie et celle de ceux qu’elle aimait ou qu’elle détestait. Il était inimaginable de croire que la découverte d’hier était le fruit du hasard ou d’une sorte de prémonition qui serait apparue dans sa Création, un peu comme dans certains rêves. Il y avait bien eu quelques signes, des signes qu’elle avait jusqu’alors assimilés à de simples coïncidences ou à sa bonne étoile. Marie avait passé une bonne partie de la nuit à relire les notes qu’elle avait prises juste avant les événements marquants de sa vie, essayant d’y dénicher quelques indices troublants. Elle avait remarqué que certains textes écrits au futur avaient eu une influence sur sa vie. Il y aurait donc un lien entre la forme de ses écrits et cet étrange pouvoir? Rien ne permettait de le vérifier, à part écrire… Ecrire était certainement l’unique moyen de savoir, mais Marie s’y refusait encore pour l’instant. La révélation était encore trop récente, trop violente et trop déstabilisante.

- Un autre café mademoiselle?

Dans un sursaut, Marie revint à la réalité lorsque le serveur s’excusa.

- Désolé je ne voulais pas vous faire peur.

- Non, excusez-moi, j’étais juste… pensive.

- A vrai dire, je ne travaille ici que depuis quelques jours et il me semble vous avoir toujours vue pensive. D’habitude vous ne lâchez jamais votre carnet et votre stylo, sauf pour demander l’addition et partir.

Il avait dit cette phrase avec un sourire complice, mais Marie hésita à lui demander de quoi il se mêlait. Elle se ravisa aussitôt.

- Et bien, aujourd’hui vous voyez, je n’ai pas besoin de fermer mon carnet pour vous demander l’addition.

Elle fouilla dans son sac à la recherche de son portefeuille.

- Ah oui, je n’avais pas remarqué, une panne d’inspiration?

Marie était sur le point d’exploser, elle savait qu’il avait prononcé la phrase de trop en ce jour où elle remettait en question toute son existence. Mais ce jeune homme n’y était pour rien, et elle préféra se persuader que sa conversation avait pour seul but de montrer un certain intérêt à son égard, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Il était plutôt séduisant, elle avait déjà remarqué ce nouveau venu parmi les serveurs de la Brasserie, ses yeux pétillants, son sourire, et l’aisance de sa démarche qui le distinguait immanquablement des autres employés de l’établissement. Elle se souvenait même avoir ouvert une nouvelle page de son carnet pour lui consacrer quelques lignes. Son regard se figea a l’évocation de ce souvenir et la crainte se lut sur son visage. Elle consulta sa montre et se leva précipitamment.

- Je dois vraiment y aller, gardez la monnaie.

Esquissant un sourire timide, elle se retira et plonge sa main dans son sac pour sortir son Moleskine, traversant la place en direction de la Fontaine de Bartholdi sans se soucier des jets d’eau qu’elle évita de justesse. Elle tourna les pages en hâte à la recherche de celle qui hantait son esprit, et marqua une pause aux pieds de la statue de plomb pour lire le passage dans les moindres détails.

«Quel âge peut-il bien avoir? Vingt-cinq ans, peut être trente. Disons une dizaine d’année de moins que moi. Je me plais à croire que son sourire et ses attentions me sont réservées, qu’elles témoignent de l’intérêt qu’il porte à venir plusieurs fois me demander si tout va bien, si je ne désire rien d’autre. Mais en le voyant jongler avec son plateau de table en table et s’attarder à celles occupées par les jeunes étudiantes – dont certaines font partie de mes élèves – mes illusions s’effacent aussi vite que leurs yeux s’illuminent. Toutes le regardent s’éloigner en espérant son retour au plus vite, et n’hésitent pas à multiplier leurs consommations de café et de Coca pour forcer le destin. Dans mois d’une heure elles seront dans ma classe, et mon acharnement à leur communiquer ma passion des oeuvres de nos plus grands auteurs ne fera plus le poids face au souvenir de son charme envoûtant dans leurs têtes d’adolescentes excitées par la caféine et la nicotine. Ce qui me désole le plus, c’est d’être consciente de réagir comme elles lorsqu’il vient me proposer une autre café. La sagesse des années me pousse peut être à refuser le troisième et à me préparer pour le départ, bien que je sache pertinemment que je vais devoir attendre mes élèves et me plaindre de leur retard. Je lui règle ma note, en laissant un généreux pourboire qui me donne un autre avantage sur mes jeunes rivales, et son dernier regard me laisse envisager une suite prometteuse à ces quelques lignes. A suivre.»

A la lecture de cette dernière phrase, Marie s’interrogea, elle relut à voix haute. «envisager une suite prometteuse à ces quelques lignes. A suivre» 

Etait-ce suffisent pour imaginer que cela puisse avoir une incidence sur le futur, qu’en était-il de la tournure de cette dernière phrase? Depuis hier, depuis ce spectaculaire événement qui avait sans aucun doute bousculé à jamais l’histoire de toute l’humanité, Marie n’avait cessé de penser à son premier roman, qu’elle venait à peine d’entamer, et à ces quelques lignes constituant le véritable déclencheur de son récit. A cette phrase si précise, si juste, si réelle, qu’elle se remémorait désormais sans cesse en regrettant de l’avoir écrite, en regrettant d’avoir imaginé ce scénario horrible. Cette terrible phrase qui disait très exactement :

«Le 11 septembre 2001, à 8h56, le Boeing 767 du vol 11 d’American Airlines percute la tour nord du World Trade Center»

Rédigé par Chill

31 décembre 2008 à 10:30

Les Créateurs – Jeff

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Ils étaient nombreux assis en tailleur dans les jardins du Palais St Pierre, avec cette même attitude à la fois sérieuse et nonchalante. La tête légèrement penchée, leur regard oscillait entre la recherche des détails dans les décors environnants, et la feuille de papier sur laquelle le crayon glissait pour les reproduire avec le plus de précision possible. C’était un ballet silencieux et immobile, rythmé par le frottement doux des mines sur le papier à dessin.

Parmi ces jeunes étudiants, Jeff était le seul à ne pas dessiner le paysage qui l’entourait, son attitude était la même que celle des autres à un détail près. Lorsqu’il levait la tête pour mieux photographier ce qu’il s’efforçait de dessiner, ce n’était pas les arbres, la fontaine du jardin ou les colonnes des allées du Palais qu’il regardait, mais les camarades qui l’entouraient.

Jeff avait commencé par tracer les cases qui allaient devenir le théâtre des scènes de sa Création. Il avait déjà parfaitement en tête l’enchaînement des événements qu’il souhaitait dessiner, dans l’espace comme dans le temps. Et son premier croquis représentait très clairement ce jardin dans lequel il se trouvait, entouré des autres étudiants à ce moment précis. Cette notion du temps était bien entendue malléable dans sa Création, cette scène pouvait aussi bien représenter le passé, ou le futur. Mais Jeff savait qu’il n’aurait aucun mal à remettre les pendules à l’heure dans cet univers qu’il était en train de modifier selon ses désirs.

Il n’avait eu aucune difficulté à déposer sur son papier cette vision globale de sa première scène, inutile pour lui de s’attarder sur des détails qui ne serviraient pas son histoire. Sa deuxième scène représentait la page ouverte de son agenda, à la date du jour, sur laquelle il avait pris soin de reproduire son téléphone portable. Jeff consulta sa montre et dessina le un et le trois, puis les deux points séparant ce chiffre des minutes qu’il inscrirait plus tard, au moment de laisser sa Création s’exprimer.

Jeff posa son crayon pour détendre ses doigts et fixa son regard vers celle qu’il voulait aujourd’hui mettre en scène. Il la fixa intensément pour imprimer les contours de son corps et de son visage, il savait qu’il devait être le plus précis possible s’il voulait donner vie à sa Création en impliquant cette jeune fille qu’il avait remarqué dès le premier jour de cours à La Martinière.

Ne connaissant pas son nom, il ne pouvait pas introduire dans sa scène un dialogue qui la désignerait sans être obligé de détailler les traits de son visage. La plupart du temps Jeff se contentait de croquis grossiers pour ses Créations, car il savait jouer avec les bulles pour donner du sens à ses dessins et y introduire des personnages réels. Mais là, il n’avait d’autre choix que de la détailler avec le plus de précision possible sur sa feuille blanche.

Elle finit par lever la tête et remarquer son regard intense, baissa à nouveau les yeux sur sa feuille et lui sourit lorsqu’elle se rendit compte qu’il la fixait encore. Jeff lui rendit son sourire timidement, il ne savait plus trop comment réagir, peut être pouvait-il éviter cette mise en scène finalement. Peut être pouvait-il enfin, une fois dans sa vie, réussir ce qu’il entreprenait sans l’aide de l’étrange pouvoir de ses créations artistiques. Peut être. Mais en attendant, autant poursuivre son oeuvre, poursuivre signifiait continuer à la regarder, et peut être lui offrirait-t-elle à nouveau ce joli sourire.

Après quelques minutes, Jeff avait enfin fini sa planche, il était particulièrement fier de la ressemblance du portrait de la jeune fille. Le reste n’était qu’un enchaînement de croquis vite réalisés, où elle se levait et se dirigeait vers un des couloirs du palais, suivi par un autre personnage de la scène. Au moment où se dernier se levait une voix lui demandait «Hey, où tu vas Jeff?» et le personnage répondait: «Je vais me dégourdir les jambes, je reviens…»

Une intervention utile dans le récit de Jeff, qui détestait se dessiner dans le détail, et qui usait donc de ce genre de mise en scène pour s’introduire lui-même dans ses Créations. En revoyant les scènes suivantes Jeff ne put s’empêcher de penser que ce qu’il faisait était pathétique, dans son dessin il rejoignait la jeune fille, et ils s’embrassaient tendrement, discrètement derrière une colonne du Palais.

Ce n’était pas la première fois qu’il utilisait son pouvoir pour assouvir ce genre de désirs, il était même souvent allé beaucoup plus loin dans ces Créations pour obtenir certaines faveurs. Mais cette fois-ci c’était différent, il ressentait autre chose, il aurait vraiment aimé conquérir cette jeune fille sans user de ce don, il aurait aimé lui plaire. Utiliser son pouvoir pour lui voler ce baiser l’obligerait à coup sûr à poursuivre la mise en scène s’il voulait que leur relation continue.

Il regarda sa montre à nouveau, hésita encore à dessiner les minutes sur le croquis de son portable. Il était treize heure et vingt-trois minutes, s’il inscrivait un trois et un zéro sur ce dessin, dans sept minutes elle se lèverait, comme prévu dans la scène. Il n’aurait qu’à la rejoindre en répondant à la question de son pote, comme prévu dans la scène. Et ils s’embrasseraient sans rien se dire.

Et après? Après elle s’excuserait certainement, dirait qu’elle ne comprends pas ce qui lui a pris et il ne saurait pas faire face à cette déception. Ou bien peut être que ce sourire qu’elle lui avait offert était vraiment intéressé, peut être qu’alors elle l’embrasserait de nouveau et que ce serait le début d’une belle histoire. Mais dans tous les cas Jeff s’en voudrait d’avoir Créé cette histoire.

C’est au moment où il réfléchissait à ce dilemme qu’il leva les yeux pour la regarder. Elle avait elle aussi les yeux fixés sur lui, elle hésita puis se lèva et vint le rejoindre. Dans un réflexe Jeff fit semblant de griffonner son papier et lui sourit lorsqu’elle s’assit à ses côtés.

- Salut, ça te dérange pas si je viens m’asseoir près de toi?

- Non, pas du tout, au contraire.

- En fait je me demande ce que tu dessines depuis tout à l’heure, t’as pas vraiment l’air de reproduire le paysage, je me trompe?

Le regard plongé dans le bleu de ses yeux, Jeff ne savait quoi répondre. Il aurait aimé stopper le temps pour savourer le spectacle de ce visage fin, ce petit nez en trompette. Il aurait aimé stopper le temps car il redoutait sa réaction lorsqu’elle découvrirait sa mise en scène, car il devrait sans aucun doute lui montrer et lui expliquer, mais expliquer quoi?

- Tu vas trouver ça… bizarre… mais je te dessinais… toi.

- C’est vrai? Je peux voir?

Son regard était resté le même, alors que Jeff s’attendait à une réaction de défense, il lui sembla qu’il y avait surtout de la curiosité dans son attitude. Il n’insista pas et lui montra sa première planche, contenant son portrait plutôt réussi et se terminant sur la scène où elle se lève. En voyant cette reproduction fidèle de ses traits, elle fit une moue admirative et déclara:

- C’est superbe! Très franchement, c’est magnifique, je suis un peu surprise, je m’attendais pas à ça.

- Tu t’attendais à quoi?

- Je ne sais pas, à quelque chose de moins réussi sans doute. Mais là je suis bluffée, sincèrement… Mais pourquoi toutes les autres scènes sont moins détaillées?

En totale confiance après ces éloges, Jeff se laissa aller à un compliment facile.

- Parce que je détaille toujours ce qu’il y a de plus beau dans les scènes que je reproduis.

Un peu gênée, elle rougit tout en souriant à Jeff et changea de sujet.

- Et que se passe-t-il ensuite? A priori je me lève, là, dans la dernière scène de ta planche et après? Je te rejoins c’est ça? Tu as anticipé ma venue dans ta BD?

Jeff sourit à l’évocation de ce terme, «anticiper», il n’allait bien évidemment pas lui dire que ce n’était pas vraiment cela mais presque. Ne sachant pas comment sortir de cette impasse qui allait l’amener à révéler la fin pathétique de son histoire, il finit par avouer maladroitement.

- Et bien non, j’aurais aimé anticiper comme tu dis malheureusement la fin est plus… ridicule. Enfin je ne sais pas si c’est le mot juste…

Voyant qu’elle attendait la suite de son explication il enchaîna.

- En fait dans les scènes suivantes je te rejoins et on s’embrasse, voilà! Je sais c’est un peu nul, ça fait un peu cliché, mais bon. On va dire que c’est parce que ça ressemble à une fin idéale pour moi.

Jeff ne lui laissa pas le temps de rougir à nouveau, il savait qu’il était sur la bonne voie.

- Comment tu t’appelles? Ca serait bien que je le sache déjà dans un premier temps, avant de caresser l’espoir de voir ma fin se réaliser un jour.

- Céline. Et toi?

- Jeff.

- Tu sais quoi Jeff, on va remettre ta fin à plus tard, je pense qu’on a plein d’autres scènes à jouer tous les deux avant d’en arriver à ce happy end, ça te dit?

Ils se levèrent alors tous les deux, et, portant leur encombrant carton à dessins sur une épaule et leur sac de cours dans l’autre, marchèrent côte à côte en direction de la Brasserie des Trois Rivières, où ont débuté un bon nombre d’histoires comme celle qui se dessinait pour eux deux en ce début d’après-midi d’automne.

Rédigé par Chill

31 décembre 2008 à 10:00